L’incarnation bouleversante de l’Abbé Pierre au cinéma : quand Benjamin Lavernhe se glisse dans la peau du résistant des sans-abris

L’incarnation bouleversante de l’Abbé Pierre au cinéma : quand Benjamin Lavernhe se glisse dans la peau du résistant des sans-abris #

Cinéma · BiopicDans L’Abbé Pierre – Une vie de combats, Frédéric Tellier confie à Benjamin Lavernhe, pensionnaire de la Comédie-Française, le rôle d’Henri Grouès. Une composition au long cours, qui suit le prêtre sur plusieurs décennies et a valu au comédien une nomination au César du meilleur acteur. Retour sur une interprétation, sur un film et sur la façon dont on le regarde aujourd’hui.
L’essentiel
  • Quoi : un biopic de Frédéric Tellier, coécrit avec Olivier Gorce, avec Benjamin Lavernhe dans le rôle de l’abbé Pierre et Emmanuelle Bercot dans celui de Lucie Coutaz (fiche Wikipédia).
  • Quand : présenté au Festival de Cannes 2023 en sélection officielle, hors compétition, puis sorti en salles le 8 novembre 2023 (AlloCiné).
  • Pourquoi ça compte : la performance de Lavernhe a été nommée au César 2024 du meilleur acteur ; depuis 2024, des révélations de violences sexuelles visant l’abbé Pierre changent le regard porté sur le personnage réel (voir l’encadré plus bas).
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L'ABBE PIERRE - Actuellement au cinéma (bande-annonce officielle)
L’ABBÉ PIERRE – Actuellement au cinéma (bande-annonce officielle)

Transformation de Benjamin Lavernhe : de la Comédie-Française à la figure de la solidarité #

Benjamin Lavernhe s’est imposé au sein de la Comédie-Française par des interprétations qui passent de l’humour à la gravité. Son parcours au cinéma s’est accéléré ces dernières années, jusqu’à sa sélection par Frédéric Tellier pour incarner l’abbé Pierre dans « L’Abbé Pierre – Une vie de combats ». Le choix n’a rien d’anodin : il s’agit de porter à l’écran une figure qui a profondément marqué la France du XXe siècle, et de la faire vieillir sous les yeux du spectateur.

Le film embrasse en effet une très large période. Frédéric Tellier explique à l’INA avoir transmis à chaque chef d’équipe et aux acteurs un dossier documentaire « classé par année de 1930 à 2007 » (entretien INA). Pour Lavernhe, cela suppose :

  • un travail à partir des archives : la voix, le rythme de parole et la gestuelle d’un homme très filmé et enregistré de son vivant ;
  • une composition sur la durée : du jeune prêtre au vieil homme voûté, le personnage change de corps et d’allure au fil des décennies ;
  • un travail intérieur sur les ressorts du personnage : la fatigue du militant, les colères, la solitude, le doute.

L’enjeu dépasse l’imitation. Ce que le film cherche à rendre, c’est une présence, et c’est sur ce terrain que l’interprétation de Lavernhe a été la plus remarquée.

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L’Abbé Pierre, personnage de cinéma : enjeux et défis d’une biographie filmée #

Porter à l’écran la vie de l’abbé Pierre pose des défis artistiques et éthiques, tant sa trajectoire recoupe l’histoire sociale, politique et religieuse de la France contemporaine. Le film de Frédéric Tellier ne se limite pas à une fresque hagiographique : la critique de la RTS relève par exemple qu’il n’élude pas certains propos problématiques tenus par l’abbé Pierre (RTS).

Les enjeux de cette biographie filmée s’articulent autour de plusieurs axes :

  • Restituer la multiplicité des engagements d’Henri Grouès : résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, député, fondateur d’Emmaüs, orateur médiatique.
  • Montrer ses combats les plus connus, à commencer par l’appel du 1er février 1954 pendant l’hiver meurtrier, sans réduire le récit à une succession de moments glorieux.
  • Donner sa place à Lucie Coutaz, cofondatrice d’Emmaüs, qui a partagé son combat pendant quarante ans : pour Tellier, c’est « le choc » de sa découverte en préparant le film (INA).

Le long-métrage joue ainsi sur la frontière entre la légende médiatique et l’homme, en suivant l’ordre chronologique d’une vie entière plutôt qu’un seul épisode.

Le jeu d’acteur comme vecteur d’engagement : incarner la révolte, la compassion et le doute #

La performance de Lavernhe tient d’abord au mouvement intérieur qu’il prête au personnage. Son travail sur la voix, grave et tendue, évoque le timbre de l’abbé Pierre dans ses prises de parole publiques, notamment dans les moments d’urgence sociale.

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La gestuelle, la lenteur, la posture traduisent à la fois la fatigue et l’obstination. Plusieurs registres structurent la composition :

  • L’appel de 1954, où l’acteur fait passer une indignation brute devant la misère et l’indifférence.
  • Les années d’engagement politique, où la conviction religieuse se confronte au jeu institutionnel.
  • Des moments de solitude où la caméra s’attarde sur le doute et l’épuisement.

Tous n’y voient pas la même réussite : la RTS parle d’une performance « très technique » et d’un récit qui enchaîne les séquences chronologiques sans grande variation d’intensité. C’est le propre d’un biopic de cette ampleur : le comédien porte le film autant que le film le porte.

« J’ai ensuite transmis à chaque chef d’équipe et aux acteurs un dossier dématérialisé classé par année de 1930 à 2007. »Frédéric Tellier, entretien à l’INA

Réactions critiques et réception du public : le biopic comme miroir de la société d’aujourd’hui #

Présenté hors compétition à Cannes en mai 2023 (Festival de Cannes), « L’Abbé Pierre – Une vie de combats » sort en salles le 8 novembre 2023. D’après Wikipédia, il totalise 825 763 entrées en France après douze semaines d’exploitation.

26 mai 2023Projection à Cannes, sélection officielle hors compétition
8 nov. 2023Sortie en salles en France
825 763Entrées en France après 12 semaines
César 2024Nomination de Benjamin Lavernhe, meilleur acteur

La reconnaissance la plus nette vient de la profession : Benjamin Lavernhe est nommé au César du meilleur acteur lors de la 49e cérémonie, le 23 février 2024. Le trophée revient à Arieh Worthalter pour Le Procès Goldman (palmarès des César 2024).

Côté critique, les avis sont plus partagés qu’unanimes. Les points qui reviennent :

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  • L’engagement de l’interprète, qui porte un film de plus de deux heures sur une vie entière.
  • La résonance contemporaine des thèmes : mal-logement, exclusion, engagement associatif.
  • Des réserves sur une construction très chronologique, qui laisse peu de place aux ruptures de rythme.

Le film fonctionne ainsi comme un miroir de préoccupations actuelles : la question du logement des plus pauvres reste posée, près de soixante-dix ans après l’hiver 1954.

L’héritage de l’Abbé Pierre revisité par le cinéma : transmission, polémique et mémoire collective #

Le film de Frédéric Tellier a réactivé la mémoire collective autour de l’abbé Pierre. Mais cette mémoire a été profondément bouleversée après sa sortie, et on ne peut plus regarder le film de la même manière.

À savoir : des révélations postérieures au film
Le 17 juillet 2024, Emmaüs International, Emmaüs France et la Fondation Abbé Pierre ont rendu publics des témoignages de femmes faisant état de comportements pouvant être qualifiés d’agression ou de harcèlement sexuel de la part de l’abbé Pierre. Un dispositif d’écoute confié au cabinet Egaé a ensuite recueilli d’autres témoignages, publiés le 6 septembre 2024 puis le 13 janvier 2025, dans un troisième et dernier recueil (communiqué Emmaüs du 6 septembre 2024 · troisième recueil, janvier 2025).
Les organisations ont annoncé plusieurs mesures, dont le changement de nom de la Fondation : un arrêté du 23 janvier 2025 l’a renommée Fondation pour le logement des défavorisés (franceinfo). Le film, sorti en 2023, ne pouvait pas aborder ces faits.

Les questions de fidélité historique et de sélection des épisodes traversaient déjà la réception du film. Elles prennent aujourd’hui une autre dimension et rappellent la responsabilité du cinéma dans la transmission d’une mémoire :

  • Le film se voulait nuancé, loin du « saint laïc », en montrant colères et contradictions ; les révélations de 2024 et 2025 montrent que le portrait public de l’abbé Pierre était encore très incomplet.
  • Il interroge la capacité des images à fixer une figure dans la mémoire collective, au risque de la figer.
  • Il invite à distinguer le travail d’un comédien et la cause du logement, toujours actuelle, de la personne réelle mise en cause.

Le cinéma, en s’emparant de figures historiques, contribue à faire circuler des récits. Revoir aujourd’hui l’interprétation de Benjamin Lavernhe, c’est apprécier une performance d’acteur tout en gardant à l’esprit ce que l’on sait désormais de l’homme qu’il incarne.

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À retenir
  • Un biopic de Frédéric Tellier, présenté à Cannes en 2023 et sorti le 8 novembre 2023.
  • Benjamin Lavernhe y joue l’abbé Pierre sur plusieurs décennies ; il a été nommé au César 2024 du meilleur acteur.
  • Critique partagée : l’interprétation est remarquée, la construction chronologique divise.
  • Depuis juillet 2024, des témoignages de violences sexuelles visant l’abbé Pierre ont été rendus publics par Emmaüs et la Fondation, qui a changé de nom en 2025.

FAQ : Benjamin Lavernhe et le film sur l’abbé Pierre #

Qui a réalisé « L’Abbé Pierre – Une vie de combats » ?
Frédéric Tellier, qui a coécrit le scénario avec Olivier Gorce. Benjamin Lavernhe tient le rôle principal, aux côtés d’Emmanuelle Bercot en Lucie Coutaz.
Quand le film est-il sorti ?
Il a été présenté au Festival de Cannes 2023, hors compétition, puis est sorti dans les salles françaises le 8 novembre 2023.
Benjamin Lavernhe a-t-il remporté le César pour ce rôle ?
Non. Il a été nommé au César du meilleur acteur en 2024 ; le prix a été attribué à Arieh Worthalter pour Le Procès Goldman.
Le film parle-t-il des accusations visant l’abbé Pierre ?
Non : le film est sorti en 2023, avant que les premiers témoignages ne soient rendus publics par Emmaüs et la Fondation Abbé Pierre en juillet 2024.
Quel lien entre l’abbé Pierre et Lucie Coutaz ?
Lucie Coutaz est cofondatrice d’Emmaüs. Elle a travaillé à ses côtés pendant une quarantaine d’années, et le film lui donne une place importante.

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